17
Bak adressa un signal lumineux aux hommes postés en face, pour les avertir de prendre leurs armes et de se préparer à la bataille. Puis il ordonna à Paouah :
— Rapporte à Sennefer ce que tu m’as appris et à quelle conclusion cela m’a conduit. Relate-lui toute l’histoire sans rien omettre, puis, ensemble, allez en informer Neboua et Amonked.
— Mais, chef ! Je veux rester auprès de toi, combattre l’armée d’Hor-pen-Dechret, protesta Paouah, effondré.
Bak enfila un protège-poignet en cuir, assujettit son carquois sur son épaule et ramassa son arc.
— La mission que je te confie est beaucoup plus importante, Paouah, expliqua-t-il avec une pointe d’impatience. Si toi et moi venions à disparaître, nul n’apprendrait jamais le nom du coupable. Il faut que les autres le sachent. Parmi tous ceux qui connaîtront la vérité, il y en aura bien un qui survivra.
— Tu parles comme si tu t’attendais à une défaite.
Ayant saisi sa lance, son bouclier et son bâton, Bak descendit la pente, suivi par l’enfant.
— Je suis sûr de la victoire, mais il ne s’agit pas d’une simple escarmouche. Des hommes vont mourir.
— Chef…
Bak posa ses armes sur le gros rocher plat, ne gardant que son arc et son carquois.
— Plus de discussion. Maintenant, fais ce que je dis.
Un nomade les repéra et les montra du doigt à ses compagnons. Les autres levèrent la tête vers la falaise, mais ne s’inquiétèrent pas outre mesure de ceux qu’ils prirent pour un chasseur et son serviteur. Deux ou trois levèrent leur arc comme pour les viser. Bak s’accroupit et attira Paouah près de lui. Les nomades décidèrent de réserver leurs flèches à des cibles plus redoutables.
— Recommande à Sennefer, Neboua et Amonked de ne rien dire à Minkheper. Je m’en chargerai moi-même après la bataille.
Bak, enfiévré à la perspective du combat, frotta le miroir sur son pagne pour polir la surface déjà brillante.
— En rejoignant la caravane, Sennefer et toi, prenez soin de marcher au sommet de la falaise. Tenez-vous à l’écart des pillards. Exécution !
— Mais…
— Paouah ! Les hommes qui désobéissent sur le champ de bataille, on les envoie dans les mines du désert. C’est un sort que je ne souhaite à personne.
Le jeune garçon avala sa salive, prenant la menace au sérieux sans pouvoir dissimuler son plaisir d’être traité en homme. Il se tourna en pivotant sur un talon, puis gravit la pente vers le rocher derrière lequel Sennefer s’était tapi.
Bak adressa un signal aux archers de l’autre côté de l’oued, que Pachenouro répéta à l’intention des soldats postés sur le versant nord, où Bak se tenait. Les archers se levèrent, comme surgis de nulle part, et firent voler leurs flèches. Plusieurs hommes tombèrent, sur la piste. Un nomade lança un cri d’alarme.
Bak banda son arc et décocha un trait. Un homme s’écroula, le dos transpercé. Les archers réarmèrent et à nouveau une pluie de flèches tomba sur les pillards, terrassant plus d’une douzaine d’entre eux. Les autres se dispersèrent en hurlant de peur et de désarroi, trop nombreux pour trouver refuge derrière les rares rochers éboulés. Une troisième vague de flèches, puis une quatrième firent de nouvelles victimes.
Bak se tourna vers Sennefer. Le noble, qui l’observait de son abri, lui fit signe qu’il avait compris ce qu’il devait faire. Un instant plus tard, Paouah et lui fonçaient sur la pente rocheuse et disparaissaient dans l’ombre d’une crevasse.
Certain qu’ils accompliraient leur mission quitte à en mourir, Bak concentra son attention entière sur les nomades. Ses talents à l’arc ne lui avaient jamais inspiré une grande fierté, toutefois il toucha un homme, puis un autre et un autre encore. Les archers, plus experts, abattaient l’ennemi comme s’ils fauchaient un champ de blé mûr. Les boucliers ne suffisaient pas à protéger les pillards contre les traits qui fusaient des deux côtés. Ceux qui tombaient gémissaient et pleuraient pour qu’on les aide, certains blessés, d’autres agonisants, sans que nul ne vienne les secourir.
Les archers ennemis opposaient une résistance farouche. Ils couraient, esquivaient, décrivaient de brusques écarts tout en tirant. Deux des soldats de Bak furent touchés, l’un au flanc, l’autre au bras, mais pas assez grièvement pour renoncer à se battre.
En bas, un chef aux cheveux tressés de ruban rouge lança un ordre dans une langue inconnue. Plus de vingt guerriers se regroupèrent autour de lui. Pendant que les uns encerclaient le groupe de leurs boucliers, les autres, bien protégés à l’intérieur, ripostaient contre leurs assaillants.
Un des archers de Bak s’effondra, une flèche dans la poitrine, puis resta immobile et silencieux. Un autre tomba à genoux, le bras inerte. Un troisième rampa derrière un rocher en traînant la jambe. Malgré la douleur, il tourna son arc et continua à tirer jusqu’à ce qu’il eût vidé son carquois, touchant deux ennemis.
Trois des siens en moins, sur vingt. Beaucoup trop en si peu de temps. Il fallait coûte que coûte briser la formation ennemie. Bak courut vers son meilleur archer, qui avait presque utilisé toutes ses flèches.
— Houy, abats le chef, l’homme aux cheveux tressés.
Le soldat considéra le bloc humain d’un air dubitatif.
— Je vais essayer, chef.
Bak se remit à courir, s’empara du carquois du mort et fonça vers l’homme au bras cassé. Comprenant son intention, celui-ci lui tendit son carquois désormais inutile. Bak le remercia d’un bref sourire et retourna à toute allure près de Houy, qui s’était abrité jusqu’à la taille dans un trou creusé par l’écoulement des rares intempéries survenues dans la région.
Une flèche siffla, déchira sa cuisse gauche. Il se laissa tomber tant bien que mal dans le trou et jeta les deux carquois à l’archer. Le sang jaillissait, mais à l’examen la blessure se révéla trop superficielle pour causer de l’inquiétude. Vite, il déchira l’ourlet de son pagne, fit un tampon et le noua par-dessus pour arrêter l’épanchement. Chaque mouvement de sa jambe provoquait une brûlure – un faible prix à payer. Il remercia Amon de lui avoir épargné bien pire.
Dans les deux carquois, le nombre de flèches diminuait. Il n’y en eut plus qu’une douzaine, puis qu’une demi-douzaine. À chaque fois que Houy en prenait une, il marmonnait des jurons d’une manière lente et régulière, une sorte d’incantation qui suivait le rythme de ses efforts.
Pachenouro envoya un signal : le dernier des traînards était entré dans l’oued. Le temps était venu de refermer le piège sur eux, les coupant du désert qu’ils connaissaient si bien. Bak relaya le message, cette fois par un sifflement tellement clair et sonore que l’écho se répercuta dans l’oued tout entier.
Houy arma son arc et le tint d’une main ferme, en fixant les hommes massés les uns contre les autres, en contrebas. Soudain, il libéra la corde. La flèche fendit l’air droit devant elle et toucha un guerrier à peine visible. Celui-ci trébucha, rompant brièvement la barrière de boucliers. Lançant une imprécation telle une prière, Houy fit voler la dernière flèche héritée de son camarade défunt. Une tête disparut d’entre les autres, un corps s’écroula. On apercevait du rouge dans ses cheveux. Le mur de boucliers vacilla, puis le bloc se disloqua, laissant chacun livré à ses propres ressources. Ils abandonnèrent leur chef à terre et descendirent l’oued en courant.
Houy s’essuya le front avec soulagement. Bak le félicita d’une claque sur l’épaule et s’extirpa du trou. Les pillards se repliaient vers la vallée pour rejoindre la caravane, contre laquelle ils pourraient livrer bataille avec quelque chance de succès. Ils répliquaient de leur mieux contre leurs assaillants. Les estropiés avançaient avec eux en trébuchant. Les blessés graves et les morts restaient là où ils étaient tombés.
Quelques rescapés tournèrent le dos à leurs compagnons et remontèrent l’oued vers le désert pour recouvrer la sécurité et la liberté. Ils furent vite arrêtés par le sergent Dedou et des archers qui avaient bloqué la piste, mettant un terme à tout espoir de fuite.
Bak siffla à nouveau. Ses lanciers – la moitié des gardes d’Amonked – sortirent de leur cachette et rejoignirent les archers sur les pentes, doublant la taille de la petite armée de Kemet. Excepté quelques hommes qui encerclèrent les déserteurs et les blessés en état de marcher, ils pressèrent et harcelèrent l’ennemi afin de le pousser vers la vallée.
Là-bas, si tout se passait bien, ils chargeraient les troupes d’Hor-pen-Dechret, interrompant le combat et semant la consternation parmi les pillards.
Bak conduisit ses troupes dans la vallée. Maints d’entre les fuyards traversaient les hauts pâturages, d’autres se sauvaient à travers champs, s’enfonçant jusqu’aux genoux dans les plants de céréales et de légumes. Des hommes à l’expression résolue sortirent en masse du village ou arrivèrent des fermes et des hameaux voisins, accompagnés de chiens.
Chacun d’eux s’était muni d’une lance, d’une faux, d’une arme improvisée. Bak ne se faisait pas d’illusion.
Ils ne venaient pas à la rescousse, mais pour sauver leurs cultures.
— Restez en dehors des champs ! cria-t-il en espérant que ses hommes, grisés par leur succès dans l’oued, voudraient bien l’entendre.
Il lança un nouvel ordre, et les archers s’élancèrent vers une avancée de terre qui saillait de l’escarpement tel un doigt tendu. Dix archers ennemis, le dos tourné, criblaient le campement.
À travers l’herbe piétinée, Bak mena ses lanciers à l’assaut. Même s’il s’efforçait de rester lucide, il sentait vibrer en lui la même exaltation.
Devant eux, les nomades qui s’étaient engouffrés dans la vallée se précipitaient vers le gros de l’armée d’Hor-pen-Dechret ; de loin, celle-ci paraissait prête à attaquer la caravane retranchée derrière sa barricade. Les cris excités et les vantardises faiblirent, puis moururent. Une vague de consternation et de désarroi monta en crête, puis retomba. Alors une voix rageuse, parlant une langue du désert, s’éleva au-dessus de toutes les autres. Hor-pen-Dechret haranguait son armée, l’exhortait à songer à la victoire future au lieu de contempler la défaite passée.
Bak pensait qu’ils auraient chargé depuis longtemps et seraient dans le feu du combat. Ils avaient dû attendre le reste de leurs troupes, qui traversaient l’oued. Ou s’étaient-ils reformés après avoir été repoussés ?
Il reporta son regard sur la saillie rocheuse où il avait vu les archers ennemis. Il n’en restait aucun, et ses propres hommes escaladaient la pente pour les remplacer. Satisfait que cette menace ait été éliminée, il scruta les champs vers le nord. Un linge blanc drapé sur une branche d’acacia lui apprit que le lieutenant Ahmosé et ses troupes étaient en position.
À l’ouest, Rê descendait vers l’horizon, laissant la caravane à l’ombre de l’escarpement. Encore une heure de lumière, bien que la bataille dans l’oued ait semblé aussi longue qu’un jour entier. Les guerriers du désert devaient se décider à agir, avant que la pénombre ne les force à battre en retraite.
Bak siffla pour ordonner la charge. Ses hommes n’attendaient que ce signal ; impatients d’en découdre, ils coururent vers le campement. Au nord résonna l’écho cuivré d’une trompette : Ahmosé lançait également ses troupes. Les soldats jaillirent d’un champ de blé, comme soulevés de terre par les dieux, et se précipitèrent sur l’ennemi.
Un cri farouche retentit et les guerriers du désert se ruèrent en avant, poussant des hurlements sauvages pour paraître plus effrayants. Ils furent soudain bloqués par la haie de boucliers hérissée de lances, qui firent des ravages dans le premier rang. Ceux qui étaient derrière pressèrent les meneurs d’avancer et la barrière céda. Les boucliers tombèrent ou furent balayés sur les côtés, et la petite troupe de Neboua se replia afin de se regrouper. Tous se préparèrent à affronter l’ennemi parmi de hautes piles de jarres, de sacs, de paniers, de vivres et de matériel, sans oublier les meubles d’Amonked et, pour faire bonne mesure, des montagnes de foin – tout ce que les ânes avaient pu transporter au cours du voyage.
Plus de la moitié des troupes adverses avait franchi les boucliers. Les cris effrayants étaient plus sporadiques, bien des voix s’étaient tues à jamais. Bak et ses hommes fondirent sur le flanc arrière gauche tandis que les troupes d’Askout attaquaient le flanc droit. Les bruits de la mêlée emplissaient l’air : choc sourd du bois contre le bois, peaux de bouclier bien tendues résonnant sous le fer, halètements, jurons, imprécations, cliquetis du bronze qu’on entrechoque, cris et gémissements.
Une poussière impalpable montait aux pieds des combattants. L’odeur du sang et de la sueur prenait à la gorge. Oubliant la brûlure dans sa cuisse, le sang qui suintait sous son bandage de fortune, Bak parait les coups de sa lance et de son épée.
Il se battait avec âpreté, baigné de sueur malgré la fraîcheur du soir. Ses lanciers, mêlés aux soldats d’Ahmosé, déployaient une adresse et un enthousiasme dont nul n’aurait rêvé quelques jours plus tôt. Il était fier d’eux. Ils pourraient regagner la capitale la tête haute, avec Amonked.
Bak perçut derrière lui une respiration saccadée. Il fit volte-face, juste à temps pour détourner la lame d’une dague. Du bois de sa lance, il frappa l’ennemi au niveau de la taille. Le guerrier s’accrocha à la hampe. Bak tentait de la dégager quand, brusquement, l’homme lâcha prise et s’effondra. Sechou leva sa masse en un salut triomphal et partit se mesurer à un autre adversaire.
Marmonnant à la hâte une prière de gratitude, Bak reprit sa progression. Derrière la barricade effondrée, sa longue lance le gênait à cause des obstacles accumulés sur son chemin. La plupart des soldats avaient déjà abandonné les leurs au profit d’armes de poing. Les pillards avaient été forcés de les imiter. Cet encombrement était une idée de Neboua, qui avait eu là un trait de génie. Ce qui constituait un inconvénient minime pour les membres de la caravane semait le trouble chez les gens du désert – et distrayait leur attention par d’innombrables objets de convoitise.
Bak ficha sa lance dans le sol près d’un monceau de foin, tira le bâton de sa ceinture et se jeta dans la mêlée.
S’en servant telle une massue, il fit tomber la hache qu’un guerrier s’apprêtait à brandir, fractura le bras d’un deuxième, assomma un troisième. À mesure qu’ils tombaient, d’autres les remplaçaient, plus réticents à l’approcher. L’un d’eux projeta une dague que Bak arrêta grâce à son bouclier. Au cri d’avertissement lancé par Horhotep, il se retourna juste à temps pour abattre la masse d’un guerrier menaçant. Un second coup de bâton l’en débarrassa pour de bon. Un nomade s’approchait du conseiller dans l’intention de le pourfendre de son cimeterre. Bak le désarma en lui brisant le poignet, puis le faucha d’un grand coup sur les mollets.
Horhotep leva la main pour le remercier et, l’instant d’après, plongea sa dague dans le flanc d’un ennemi avant qu’il ne fracasse le crâne d’un ânier. Le sang jaillit. Le conseiller se plia en deux pour vomir, puis replongea dans la bataille. Bak fut agréablement surpris. Mis à l’épreuve, Horhotep se révélait être un officier plein de bravoure.
Il jeta un coup d’œil vers le soleil. « Près d’une demi-heure encore. Comment le temps peut-il s’écouler si lentement ? » Ses bras et ses jambes étaient de plomb, son souffle laborieux. Il était en sueur.
Un appel à l’aide le fit courir vers le sergent Dedou et un ânier ; ceux-ci s’efforçaient d’arracher une demi-douzaine de cuves de bière à des nomades qui avaient lâché leurs armes afin d’emporter ce butin. La victoire fut facile.
Dans les remous de la foule, il repéra Merymosé, au coude à coude avec Sennefer et Thaneni. Ils soutenaient l’attaque concentrée d’une poignée de nomades menés par un guerrier paré de peintures et de plumes, qui semblaient résolus à rapporter les chaises à porteurs en guise de trophées. Bak fut soulagé que le noble ait pu rejoindre la caravane sain et sauf, et pria afin qu’il survive à la bataille, ainsi que le jeune officier et le scribe. Thaneni était lent, mais utilisait sa lance avec une redoutable précision.
Un pillard émergea d’un groupe en train de combattre et se précipita sur Bak, sa lance en avant. Le policier s’écarta, le désarma d’un coup de bâton et le poussa vers le sergent Roï, qui l’estourbit d’un coup de masse, adressa à Bak un bref sourire, puis bondit pour repousser un guerrier armé d’une hache. Roï aussi se montrait valeureux.
— Bak ! Derrière toi ! hurla Neboua.
Bak pivota, détourna la lance dirigée vers son ventre et leva son bâton pour assommer son ennemi. Par malheur, son pied glissa et il tomba sur le dos, perdant son bâton, bloquant la moitié de son bouclier de tout son poids. Un rictus aux lèvres, son attaquant s’approcha afin d’achever sa besogne. Alors que la lance était suspendue au-dessus de sa poitrine, l’homme écarquilla les yeux de surprise, laissa glisser l’arme entre ses doigts et tomba sur Bak avec une violence qui lui coupa le souffle. Un long poignard dépassait de son dos.
Minkheper se pencha et récupéra son arme.
— Ça va aller, lieutenant ?
Bak hocha la tête.
— J’ai envers toi une dette dont je crains de ne jamais pouvoir m’acquitter.
Le capitaine repoussa le cadavre sur le côté, puis tendit la main à Bak et l’aida à se relever.
— Pas de dette d’honneur, je t’en prie ! Cette seule idée me rend malade. Cette bataille ne va-t-elle donc jamais finir ? soupira-t-il, essuyant son front en sueur avec un sourire las. Je suis rompu.
— Même Neboua paraît fatigué, remarqua Bak en montrant son ami d’un signe de tête.
Le capitaine, Amonked et un garde luttaient contre un groupe disparate de nomades décidés à faire main basse sur un entassement de chaises, de tabourets et de meubles en jonc tressé. L’un d’eux, assis par terre, pressait son flanc ensanglanté au milieu d’une cascade de lin fin que déversait un des coffres de Nefret.
— Je vais tenter de les sortir de cette impasse, décida Minkheper, qui s’en fut dans leur direction.
La longue lame de son poignard dégouttait de sang, lui donnant l’apparence de ce qu’il était en réalité – un meurtrier.
Bak ramassa son bâton et son bouclier. Sa dette envers Minkheper pesait lourd sur son cœur. Comment pourrait-il déférer le capitaine devant Thouti ou, plus vraisemblablement, le vice-roi, et l’accuser du meurtre de Baket-Amon ? Comment pourrait-il réclamer la mort d’un homme qui lui avait sauvé la vie ?
Quand le soleil s’écrasa sur l’horizon, les combats avaient diminué à l’intérieur du campement. Les nomades songeaient plus à la rapine qu’à risquer leur vie pour une guerre déjà perdue. La bataille s’était déplacée vers les pâturages. Les guerriers suffisamment valides pour battre en retraite se trouvaient confrontés non seulement aux membres de la caravane et aux troupes d’Ahmosé, mais aux cultivateurs qu’Hor-pen-Dechret avait terrorisés pendant tant d’années.
Bak se traça un chemin à travers les obstacles, contourna les morts et les blessés. Quelques-uns de ses propres hommes gisaient parmi les pillards, tombés en grand nombre durant la bataille. Amis et ennemis le regardaient passer, les rares visages qu’il connaissait avec un sourire douloureux, les autres d’un air suppliant ou avec l’indifférence née de l’épuisement. Il appela l’un des porteurs d’Amonked, qui circulait entre eux avec des cataplasmes et des bandages, et lui recommanda de les soulager de son mieux.
Pensant poursuivre lui aussi la bataille sur la plaine, Bak se sépara de son bâton à regret et saisit une lance appuyée contre une haute pile de sacs, dont le grain s’écoulait par des trous percés au cours des combats. Il se retourna – pour découvrir Hor-pen-Dechret, bloquant l’étroit passage. Ils se regardèrent, stupéfaits l’un comme l’autre de cette rencontre inattendue. Le chef tribal n’était plus le fier guerrier à la démarche altière. La sueur tachait son pagne et ses bracelets de cuir ; son large collier était de travers et sa plume éclatante pendait dans ses cheveux. Bak ne doutait pas qu’il paraissait tout aussi négligé et fourbu.
Sitôt remis de sa surprise, il bondit vers le chef ennemi en pointant sa lance. De la sienne, Hor-pen-Dechret para l’attaque et se fendit en avant. Bak recula vivement tout en levant son bouclier pour détourner la pointe de bronze mortelle. Son adversaire vit dans ce geste l’aveu de la défaite. Il sourit triomphalement, prêt à la mise à mort. Du moins le croyait-il.
Sans laisser à l’ennemi le temps de réfléchir, les deux hommes se jetèrent l’un sur l’autre. Bak fit dévier de toutes ses forces la lame du guerrier sur le côté, et elle s’enfonça dans une pile de jarres. Trois des lourds récipients se brisèrent en déversant leur eau, puis une trentaine d’autres roulèrent, heurtèrent les chevilles de Bak et d’Hor-pen-Dechret, qui perdirent l’équilibre. Tous deux lâchèrent leur lance et leur bouclier dans une vaine tentative pour rester debout.
Ils se relevèrent et pataugèrent jusqu’à l’extrémité du camp. Chacun cherchait frénétiquement des armes intactes parmi celles qui étaient tombées lors du premier assaut. Les rares boucliers restants étaient fendus ou cassés. Toutes les lances étaient brisées. Bak, épuisé, appréhendait la perspective d’un corps à corps, cependant il n’avait pas le choix. Il tira sa dague.
Hor-pen-Dechret dégaina également la sienne et se précipita sur lui. Bak esquiva. Tous deux se déplacèrent vers la droite, puis vers la gauche, comme s’ils exécutaient une danse ; ils feintaient, éprouvaient la rapidité de l’autre, sa force, sa vigilance. Plus d’une fois leurs lames s’entrechoquèrent, chacun luttant pour maintenir l’arme adverse à distance. Hor-pen-Dechret était le plus musclé, mais Bak puisait en lui une force et une astuce dont il ne se savait pas capable.
Quand la tension fut trop forte, ils s’écartèrent pour tourner à nouveau l’un autour de l’autre, haletants, trempés de sueur. Les jambes de Bak étaient lourdes et sa danse se fit traînante. Le chef tribal paraissait tout aussi exténué, mais ses mouvements restaient plus légers et plus vifs. Bak sut que, s’il ne vainquait pas très vite, il perdrait la bataille. Et la vie.
Cherchant désespérément une arme qui lui permette de maintenir son adversaire à distance, il recula parmi les boucliers gisant à terre. C’est alors qu’il repéra une lance à la pointe cassée. Au moment précis où Hor-pen-Dechret s’élançait vers lui, il la ramassa et en assena un coup sur son ennemi. Le bras rompu, le chef des pillards laissa échapper sa dague en posant sur Bak un regard incrédule.
Puis il tomba à genoux dans une attitude de supplication.
En compagnie d’Amonked et de Neboua, Bak regardait les troupes d’Askout encercler les derniers vestiges de l’année tribale. Les habitants de la région observaient la scène, les yeux brillant de satisfaction. Une centaine de nomades s’étaient sortis indemnes de l’affrontement, plus de la moitié étaient blessés, les autres avaient péri. On avait étendu ces derniers tous ensemble, afin de les ensevelir à la lisière du désert au point du jour.
— Quel carnage ! constata Amonked avec tristesse. Que deviendront leurs familles ?
— Certaines s’en tireront, les autres mourront de faim. Comme toujours, répondit Neboua.
Son ton était froid, mais la crispation de sa voix trahissait ses sentiments.
Amonked en tête, ils s’approchèrent de quatorze corps alignés sur le sol – archers, gardes et âniers –, quatorze membres de la caravane tombés sous les coups de l’ennemi. Agenouillé tout au bout, Paouah se courbait au-dessus de la dépouille de Thaneni. Le scribe avait succombé après avoir reçu un coup de lance, vers la fin de la bataille.
Le jeune garçon leva la tête, sans songer à cacher ses larmes.
— J’aimais Thaneni comme un frère. Il va tant me manquer…
Amonked s’accroupit à côté de lui, l’enlaça par les épaules et dit d’une voix altérée par l’émotion :
— Nul ne pourra jamais le remplacer. Il était ma main droite. Non pas un serviteur, mais mon ami.
Bak se détourna. Les caprices des divinités demeuraient pour lui totalement incompréhensibles. Autrefois, Thaneni avait frôlé la mort de si près ! Contre toute attente, il avait survécu à un accident terrifiant. Et voilà qu’il s’était éteint loin de son foyer, au cours d’une bataille, pour avoir refusé de se mettre à l’abri pendant que ses compagnons risquaient leur vie. Un être courageux à l’excès. Où était la récompense pour tant de droiture et de vaillance ?
— Tu sais, n’est-ce pas ?
Debout au bord du fleuve, Minkheper tourna la tête vers Bak qui était arrivé derrière lui.
— C’est toi qui as assassiné Baket-Amon.
— Quelqu’un s’est rappelé mon frère, je présume ?
Bak ignora la question. Il avait promis le silence à Paouah et respecterait son serment.
— Menou méritait de mourir. Pas le prince.
— C’est vrai.
Minkheper fixa les reflets dorés d’une torche sur les rides légères de l’onde, provenant de l’île où l’on avait laissé les ânes.
— Mon frère, beaucoup plus jeune que moi et favorisé en tout par notre père, menait une vie de dépravé. Il fut la honte de mes parents, puis la mienne. Une mort violente l’attendait inévitablement.
Glacé par le froid nocturne et par la fureur sourde qui perçait dans la tristesse de Minkheper, Bak croisa les bras sur sa poitrine.
— Prenait-il toujours plaisir à faire mal ?
Minkheper s’accroupit et laissa l’eau couler autour de sa main, caresser ses doigts telle une amante sur le point de perdre son bien-aimé.
— Il avait depuis toujours une langue cruelle, dont il se servit d’abord pour blesser ma mère et mon père, puis, plus tard, son épouse, Iset. À ma connaissance, elle fut la première sur laquelle il leva la main. Après… Ma foi, à mesure que les années passaient, le feu intérieur qui le consumait lui ôta toute humanité.
Bak tenta de déchiffrer l’expression du marin, mais la nuit était trop noire.
— Tu connaissais sa cruauté et tu n’as rien fait pour la juguler ?
— Je n’ignorais pas qu’il se montrait grossier envers nos parents et, quand Iset réclama le divorce, j’appris pourquoi. Sans la moindre vergogne, il jouait, se soûlait et couchait avec d’innombrables femmes. Pour le reste, dit Minkheper en se levant avec un sourire amer, ma seule excuse est que j’étais trop souvent au loin pour savoir la vérité.
« À mon retour à Ouaset pour régler ses affaires, je découvris que nous n’avions plus rien. Il avait dilapidé l’héritage de nos parents, y compris une propriété que lui et moi possédions en commun. Si Baket-Amon ne lui avait déjà ôté la vie, je l’aurais tué de mes mains.
— T’a-t-on expliqué que le prince l’avait étranglé parce qu’il venait de battre une jeune fille à mort ?
— Oui, Thoutnofer me l’a dit.
Tournant le dos au fleuve, ils remontèrent le sentier enténébré vers le campement, où de grands feux dont les flammes montaient vers le ciel éclairaient ceux qui s’occupaient des blessés. On était depuis longtemps à court d’onguents et de bandages, mais Neboua et Ahmosé avaient réquisitionné dans les villages alentour des rouleaux d’étoffe et des plantes médicinales.
— La mort de Menou était justifiée aux yeux des hommes et des dieux, reprit Bak. Néanmoins, tu as tenu à le venger. Pourquoi, au nom d’Amon ?
— En tant que fils aîné, j’étais tenu de tuer son meurtrier pour ne pas faillir à l’honneur.
— Et peu importait si cette cause était inique ?
Le ton de Bak restait neutre, dénué de toute critique ; mais il n’en était pas moins sévère.
— Oui.
Le chagrin envahissait son cœur. Minkheper était un homme de Kemet au même titre qu’Amonked, Neboua ou Thouti. Pourtant, il s’était cru obligé d’obéir aux divinités d’une terre lointaine, qui exigeaient la vie d’un homme bon en échange de celle d’une brute. Maât, en revanche, requérait que justice soit faite, mais n’exigeait jamais la mort d’un homme sans solide raison.
— À Bouhen, Baket-Amon ignorait-il ton intention lorsqu’il s’est retrouvé en ta présence ?
— Non, il savait ce qui arriverait si nous nous rencontrions, répondit Minkheper avec un profond soupir. Le lendemain du jour où j’appris la vérité sur la mort de mon frère, je rendis visite au prince. Je l’avertis que l’honneur m’imposait de le tuer la prochaine fois que je poserais les yeux sur lui.
Il poussa un nouveau soupir, lourd de tristesse.
— Nous nous séparâmes en bons termes – avec regret, même, sachant que nous aurions pu être aussi proches que des frères en des circonstances plus heureuses.
— Ce fut une chance pour lui que tu navigues sur des mers lointaines la plupart du temps.
— Nous passâmes les années suivantes loin l’un de l’autre. Dans les rares occasions où, par hasard, nous nous trouvions dans la même ville, nous nous donnions le plus grand mal pour nous éviter. Puis, le destin, ou peut-être les dieux – les tiens ou les miens, je ne le saurai jamais – nous amenèrent tous deux à Bouhen, dans cette maudite maison. Que cela me plaise ou non, il m’incombait de venger mon frère, et Baket-Amon ne fit rien pour m’en empêcher.
Un silence pesant les accompagna dans l’obscurité jusqu’au bout du campement.
— Tu as essayé par deux fois de me tuer, remarqua Bak.
— J’avais appris ta réputation de chasseur d’hommes. Je devais tâcher de me protéger.
— Pourtant, aujourd’hui, tu m’as sauvé la vie.
Le sourire amer de Minkheper était bien visible, dans le halo du feu tout proche. Ses cheveux brillaient comme sous l’effet d’un soleil intérieur.
— Je croyais que je voulais survivre, parvenir au grade élevé d’amiral vers lequel mes efforts tendaient depuis tant d’années. Mais à la fin, lorsqu’il m’a fallu choisir entre garder la tête haute ou la courber de honte, je n’ai pu me résoudre à tuer un homme pour qui j’éprouve de l’amitié et du respect.